Chapitre 6 : Jardin, Horizon, Passionnée

« Oh ouais, ça c'est de la vue ! Je suis tellement contente d'enfin être dans les étages supérieurs ! » s'exclama Isidore en se jetant sur son lit. 

Je découvris en même temps qu'elle la chambre que nous allions partager cette année. La pièce était carrée, assez vaste. Les murs latéraux étaient lisses mais ornés de moulures en forme d'arc brisé, d'un beige similaire à la structure extérieure de l'Académie. Le mur du fond de la pièce était quant à lui en pierre brute, percé en son centre par une immense fenêtre également arquée. Cette dernière surplombait une petite banquette intégrée en velours vert émeraude, dans un tissu similaire à celui des lourds rideaux occultants qui l'encadraient d'un drapé élégant, formé par la courbure délicate des attaches cuivrées en forme de chèvrefeuille fixées au mur. 

« Ça te va si je me mets à droite ? Je ne sais pas pourquoi mais j'ai toujours mieux dormi de ce côté… » ajouta-t-elle. 

« Pas de problème. » répondis-je. Isidore me sourit et commença à défaire ses affaires en chantonnant. Mon lit était donc du côté gauche de la fenêtre. Il était en bois, orné de quelques chèvrefeuilles dont certains semblaient capituler face à l'épreuve du temps et des centaines d'élèves auxquels il avait appartenu. La table de chevet était également en bois, simple, tout comme le bureau, l'étagère et l'armoire qui faisaient face à leurs homologues déjà investis par ma colocataire de l'autre côté de la pièce. 

« C'est grand. » murmurai-je enfin. Isidore se retourna, les bras chargés de vêtements qu'elle rangeait progressivement dans son armoire.

« Tu trouves ? » répondit-elle, surprise. « J'ai toujours du mal à faire rentrer toutes mes affaires alors je dois amener d'autres meubles, ce qui ne plaît pas du tout aux surveillantes du dortoir. » Je souriai et l'écoutai parler alors que je me dirigeais vers la fenêtre pour enfin admirer la vue qu'elle avait mentionnée en entrant dans la pièce. 

« Tu comprends, » reprit-elle, « ils veulent absolument des meubles ignifugés, surtout compte tenu de nos camarades qui manient le feu et qui, parfois, déclenchent la cloche à incendie dans leur sommeil ou après avoir eu une peine de cœur. C'est jamais intentionnel, cela dit. Mais c'est embêtant, puisqu'on doit évacuer le dortoir en pyjama le temps que les surveillants aux talents aquatiques prennent le relais pour stabiliser la situation. »

La vue était effectivement à couper le souffle. La plaine sur laquelle nous étions arrivés avec Léandre nous faisait face, telle une mer de verdure infinie. Le Pont du Souvenir était également visible sur la gauche. A droite, les massifs se dessinaient et semblaient briller sous la lumière chancelante du coucher de soleil qui finissait sa course diurne dans un alignement parfait entre deux montagnes à l'horizon. Quelle chance que ma chambre soit dans le dortoir Ouest ! Il se faisait tard et le banquet de bienvenue allait bientôt commencer. Je me retournai et observai Isidore qui continuait à ranger ses affaires en me racontant ses déboires avec les surveillantes du dortoir. 

« … et c'est comme ça que j'ai rencontré ma copine, Mavi. En fait, si elle n'avait pas foutu le feu à ma coiffeuse, on ne se serait peut-être jamais mises ensemble. Bon, maintenant les surveillantes ne me font plus confiance quand je ramène un meuble mais c'est un mal pour un bien ! Tu la rencontreras après, je pense. Elle est dans le dortoir Sud cette année. Je suis presque sûre que c'est un complot pour nous séparer.» 


Je ris à sa conclusion douteuse et me mis à ranger mes affaires également. 

____________________________

De nouveau dans la cour à l'entrée de l'Académie, je commençai enfin à prendre mes marques. Nous entrâmes dans le bâtiment principal en traversant les imposantes portes en bois sculptées. Le hall d'entrée était immense et, tel un jardin d'hiver, il comportait plusieurs parterres surélevés le long des murs qui arboraient des centaines de variétés de fleurs différentes. Ils étaient surplombés de vitraux sur lesquels on retrouvait l'emblématique chèvrefeuille de l'Académie mais également de verres clairs qui laissaient entrer la lumière naturelle sans aucune altération.

Isidore m'avait parlé de certaines rivalités avec d'autres espèces occultes et d'à quel point cette école en était l'apothéose. Plusieurs groupes homogènes nous entouraient, rares étaient ceux qui affichaient ne serait-ce qu'un semblant de mixité. 

Léandre n'y faisait pas exception. En train de discuter avec ses amis visiblement eux aussi fées, il me vit du coin de l'œil et s'excusa auprès de son groupe pour s'avancer vers Isidore et moi. 

« Alors Scarlett, tu en penses quoi pour l'instant ? Tu as pris tes marques ? » me dit-il, tout sourire. 

« Oui, grâce à Isidore qui m'a tout expliqué, notamment pour la spécificité des portes… Je pense que sans elle, je n'aurais même pas osé entrer dans ma chambre. » Léandre ria. « Tu n'es pas au bout de tes peines dans cette école…» me répondit-il avant de se faire interrompre par une bousculade de l'un de ses amis qui se jeta sur ses épaules et s'approcha de son oreille pour lui dire d'une manière qui se voulait faussement discrète : « Alors Léandre, on nous présente pas à ces dames ? » 

Visiblement crispé, Léandre sourit nerveusement et retira le bras de son camarade enroulé autour de ses épaules. Il s'écarta de quelques centimètres tandis que les trois autres membres du groupe arrivaient un par un derrière lui. 

« Je te présente mon amie d'enfance, Scarlett. » commença-t-il, l'air contrit, le regard fuyant. « Et voici sa colocataire, Isidore. Je ne la connais pas plus que ça. » En entendant cela, Isidore fronça les sourcils. Il présenta ensuite les quatre hommes maintenant à ses côtés. « Voici mes amis Irgon, Jonah, Tessam et Arno.» 

« Enchantée. » dit Isidore, poliment. Elle tendit la main vers Irgon, le plus proche de nous et celui qui avait sauté sur Léandre. Ce dernier fronça les sourcils et ne la lui serra pas. 

« Tu es ami avec des hybrides, Léandre ? » répondit-il seulement en dévisageant ce dernier. Isidore grimaça. « C'est une blague ? » Elle retira sa main et fit un pas vers Irgon. Léandre se mit immédiatement entre eux et je pris le bras d'Isidore. Il tenta de désamorcer ce qui nous semblait à tous être une bombe à retardement. « Scarlett est à moitié fée. Elle tient ses gènes féériques de son père, Argor Pivonir. » 

« Argor Pivonir ? L'ancien Chancelier du Conseil qui a quitté les Terres Froncées pour vivre chez les sorcières ? » répondit-il immédiatement en tournant la tête vers moi. « Oui, » commença Léandre, « malgré son départ, il reste une personne importante dans la hiérarchie féérique et doit être respecté, tout comme sa famille. » Irgon m'observa sans cacher son dégoût pour mes origines. Il se tourna ensuite vers Isidore. « Je n'ai même pas besoin d'explications pour celle-ci. Elle sent ce mélange rance que donnent les hybrides. » 

Isidore dégagea son bras de mon étreinte et s'apprêta à sauter sur Irgon quand une voix fluette se fit entendre et la stoppa dans son action. 

« Izzy, chérie. Tu ne vas pas te mettre dans une position délicate pour une ordure aussi insignifiante que lui, quand même ! » Nous fîmes volte-face et nous retrouvâmes nez à nez avec une jeune femme au sourire énigmatique, à la fois sinistre et cynique. Ses longs cheveux châtains étaient noués dans deux très larges nattes qui partaient du dessus de son crâne jusqu'à la base de sa nuque, d'où s'échappaient d'épaisses boucles aux reflets dorés accentués par le soleil couchant. Son teint hâlé et maquillé d'un trait d'eyeliner bleu azur était complimenté par de nombreux bijoux en or et en lapis lazuli qui ornaient ses tresses, ses oreilles et ses poignets. Elle s'avançait vers nous lentement, chaque pas suivait un rythme envoûtant, annonciateur de quelque chose qui ne pouvait être anodin. 

Irgon et les autres se crispèrent tandis qu'Isidore desserra les poings. « Mavi ! » soupira-t-elle. Je compris sans effort qu'il s'agissait de sa petite amie.

« Alors Irgon, toujours aussi étroit d'esprit que lorsque tu as affirmé devant notre professeur de biologie que les fées étaient la première espèce à avoir développé des spécificités propres aux éléments et à leur environnement et qu'il t'a fait recopier un manuel entier d'évolution rédigé par l'homme qui a ruiné la carrière de ton arrière-grand-père en décrédibilisant ses recherches racistes et discriminatoires ? » lâcha Mavi d'une traite sans une fois reprendre son souffle. « Je pensais que tu aurais appris au moins deux ou trois choses intéressantes pendant ta punition… » finit-elle. 

Irgon, rouge de rage, fit un mouvement brusque en sa direction, immédiatement interrompu par une vive lueur provenant de Mavi. Ses yeux noirs étaient devenus d'un bleu instable, comme si une flamme brûlait à l'intérieur de ses iris. Des flammes s'animaient irrégulièrement à l'extrémité de chacun de ses doigts. « Tu es sûr ? » dit-elle calmement à Irgon. Ce dernier repositionna le col de sa chemise et quitta la scène. Ses trois amis le suivirent et Léandre qui était resté là, nous regarda d'un air désolé.

« Scarlett… Je suis désolé. » Je sentis la douleur dans ses mots. « Je vais essayer de le calmer, ne t'en fais pas, il ne te causera pas de problèmes. » 

« T'es ami avec cette ordure ? » cria Isidore en faisant un geste vers Irgon et ses sbires. 

« C'est un grand mot… » 

« Alors quoi ? » le coupa-t-elle. Mavi lui prit l'avant-bras et posa sa tête sur l'épaule d'Isidore. « Izzy, calme-toi, ma chérie. Je sais que tu es passionnée lorsqu'il est question de tes valeurs mais laisse-le s'expliquer. » Mavi était calme mais elle aussi le toisait désormais d'un œil inquisiteur. Je ne disais rien de mon côté, encore en train de digérer tout ce qui venait de se passer. 

« Je suis désolé. » reprit Léandre. Isidore claqua sa langue. « Je ne m'attendais pas à ce qu'il vienne me rejoindre. Je n'avais pas l'intention de vous présenter. »

« Pourquoi ? » s'offusqua Isidore. « Tu as honte de nous ? »

« Non ! Pas du tout. Je sais ce qu'ils pensent des enfants issus de métissages. C'est une pensée dominante au sein de l'Académie. Au sein de notre société dans son intégralité d'ailleurs. » 

« Ce n'est pas une excuse pour cautionner ces comportements. » dis-je finalement. Léandre me regarda, surpris de mon intervention. « J'imagine que tu as simplement voulu t'intégrer durant toutes ces années, pour ne pas être mis de côté. Même si tu dis ne pas adhérer à leurs idées, tu contribues à les diffuser en t'associant à ces personnes. Ces personnes qui mettent les gens comme moi, comme Isidore, de côté. » Je soupirai et repositionnai mon sac sur mon épaule et continuai. « Mavi a choisi de ne pas nous isoler alors qu'elle aurait sûrement pu faire le choix de la facilité, comme toi. Enfin, peu importe, ce n'est pas le moment. Nous en parlerons plus tard. » 

Je me retournai pour faire face à Isidore et Mavi. « J'aimerais beaucoup rencontrer vos amis, si vous le voulez bien. » Le visage d'Isidore s'illumina à nouveau et elle échangea un regard complice avec Mavi. 

« Mais avec grand plaisir, très chère Scarlett ! »

Suivant
Suivant

Chapitre 5 : Maman, Amour, Enfants