Chapitre 5 : Maman, Amour, Enfants

Je suivis Isidore le long de couloirs et de cages d'escaliers qui semblaient sans fin. Léandre et moi avions été séparés par ses amis dithyrambiques à l'idée de partager cette année encore, une aile entière du dortoir Est. Léandre avait la chance de pouvoir se permettre une chambre individuelle ; il ne partageait avec ses camarades du même étage qu'un grand espace de vie comprenant divers équipements.

J'étais toujours très mal à l'aise malgré la gentillesse et la bienveillance apparentes de ma colocataire. Nous croisâmes le chemin de nombreuses créatures aux visages radieux, toutes heureuses de se retrouver après la longue période estivale. Les couloirs étaient couverts de boiseries du sol au plafond, dont l'esthétique mettant en valeur la flore et la faune environnantes, ressemblait énormément aux bas-reliefs sur la porte d'entrée de l'Académie.

Nous arrivâmes finalement devant une porte vierge de toute décoration. Surprise, je jetai un œil aux autres portes des chambres voisines ; elles étaient toutes de couleurs et de motifs différents. Celle à côté de nous était en verre aux reliefs asymétriques, semblables aux ondulations concentriques sur la surface d'une étendue d'eau à la tranquillité perturbée. Polie à la perfection, elle brillait en fonction de l'angle par lequel on la regardait. Paradoxalement, elle était totalement opaque ; sûrement pour assurer l'intimité des personnes qui l'occupaient. L'intérieur de la chambre sur laquelle elle ouvrait, était remplacé par une fumée sauvage dont les mouvements aléatoires et continus contrastaient avec la régularité des vagues de verre.

« Ah c'est Camille et Edel, qui sont nos voisines, chouette ! » s'exclama Isidore. Je me retournai vers elle, confuse. Elle pencha la tête et mit ses mains sur ses hanches, un air espiègle se dessina sur son visage. « Je sens que je vais t'en apprendre des choses ! Je me disais bien que je ne t'avais jamais vue avant. C'est ta première année, n'est-ce pas ? » J'acquiesçai timidement. « Super ! » Reprit-elle, «On va se régaler ! Viens, je vais t'expliquer le truc des portes. »

Je m'approchai, et esquissai un sourire que je voulais reconnaissant, tout en sachant pertinemment que je ne pouvais cacher mon malaise. « Je sais que nos voisines sont Edel et Camille car la porte est une combinaison de leurs pouvoirs. » commença Isidore. « L'aspect aqueux de la surface de la porte est lié à la nature d'Ondine de Camille. Tandis que la fumée qui y est emprisonnée est en lien avec Edel, qui est une sorcière capnomancienne. »

« Comme ma tante ! » m'exclamai-je.

Le sourire d'Isidore s'élargit, « C'est super, tu as déjà un point commun avec elle. » Elle se tourna vers notre porte. « Comme nous ne sommes pas encore entrées, notre porte n'a pas encore eu la chance de nous connaître pour pouvoir se transformer à notre image. Tu veux bien me donner ta main ? » me demanda Isidore en me tendant la sienne. Je la lui pris et elle continua « À trois, nous allons poser nos paumes sur la porte, ok ? Ne la retire surtout pas avant d'entendre un petit bruit sourd ; c'est la serrure qui se déverrouille pour nous indiquer qu'elle nous reconnaît comme étant les occupantes de cette chambre et qu'elle nous autorise à entrer. » J'acquiesçai à nouveau et attendis le compte à rebours d'Isidore.

« Un, deux, trois » Et nous posâmes nos mains sur la porte.

D'abord, un vrombissement. Puis je ressentis les vibrations de la porte jusque dans mon épaule gauche. Je regardai Isidore, imperturbable, sa main droite posée fermement sur la porte. L'essence de son bois, auparavant semblable à la chaleur du noyer, se mit à foncer progressivement jusqu'à paraître quasiment noir. Du bas de la porte, sa surface lisse devint rugueuse et se couvrit d'un cortex brut qui remonta jusqu'à atteindre le haut de l'encadrement. Les lignes irrégulières formées par son écorce se remplirent d'un liquide rouge cramoisi qui remontait dans un flux rythmé et régulier, tel un battement de cœur. De fines branches sinueuses et pendantes se mirent à pousser au-dessus de nos têtes. De ces lianes tombantes, naquirent un feuillage du même rouge que le liquide, duquel perlaient à leur extrémité, des gouttelettes. Une goutte tomba sur mon majeur et voyagea jusqu'à atteindre mon poignet où elle finit sa course.

Du sang.

Je poussai un petit cri et commençai à décoller ma paume de la porte lorsqu'Isidore, de sa main gauche, me l'attrapa pour me la garder collée sur l'écorce rugueuse. « Ne bouge pas, Scarlett. Attends que cela se termine, on verra pour la suite après. » Son air était froid, contrit. Elle qui avait l'habitude de ce rituel de début d'année, semblait décontenancée par le tournant qu'avait pris celui-ci.

Les branches continuèrent à pousser jusqu'à grimper sur le mur, au-delà de la porte. Telle une arche, elles se développèrent en harmonie avec les contours existants de la porte. Enfin, les craquements de la porte cessèrent. Nous attendîmes le fameux cliquetis de fin quand soudain, les gouttes qui jusque-là suintaient du feuillage se mirent à tomber, lentement comme si elles lévitaient et disparurent avant de toucher le sol.

Nous entendîmes la serrure s'actionner et Isidore poussa un long soupir en retirant sa main. Sous cette pluie sanglante et continue qui se dissolvait avant de toucher le sommet de nos crânes, je tentai d'emmagasiner ce qui venait de se passer.

« Dis donc, » commença Isidore en riant nerveusement, « je n'avais jamais vu une composition pareille pour une porte de dortoir ! » Elle se tourna vers moi en souriant et je ne pus retenir mes larmes qui se mirent à couler sur mon visage silencieux et impassible.

Le sourire d'Isidore s'effaça immédiatement et elle posa ses mains sur mes épaules avec précaution. «Scarlett, que se passe-t-il ? Pourquoi tu pleures ? »

« Je suis désolée, » essayai-je d'articuler entre deux sanglots, « je suis née avec une aura lugubre et peu importe ce que je fais, elle me rattrape toujours ! Je suis désolée, j'ai ruiné ton rituel pour ta porte de dortoir cette année, c'est quoi ce saule pleureur noir et sanglant tout droit sorti des Enfers ! »

Contre toute attente, Isidore éclata de rire. Elle me prit dans ses bras et me fit une étreinte à la fois puissante et douce. Elle se retira et me prit le visage entre ses mains. « Ne t'inquiète pas pour le sang, » commença-t-elle, un sourire en coin, « s'il y a bien quelqu'un à blâmer c'est ma mère ! Je suis une Dhampir, autrement dit, l'enfant d'un vampire et d'un humain. C'est à cause de moi s'il y a du sang partout... »

Elle fit une grimace embarrassée et se balança d'un pied sur l'autre, comme si elle s'inquiétait de ma réponse. Au-delà de tout ce qui venait de se passer, de sa révélation inattendue, je ne pus m'empêcher de remarquer quelque chose qui me bouleversa au plus profond de moi ; je ne vis ni pitié ni jugement dans son regard.

Elle n'avait pas mentionné le saule pleureur lugubre et menaçant qui provenait de moi, comme si elle cherchait à me mettre en confiance. Je souris enfin et lui répondis simplement, comme pour lui rendre la pareille « Ma maman est une sorcière néoménique, c'est d'elle que vient mon aura. Mes ailes de fée me viennent de mon père, qui manie la Flore. J'imagine que c'est de là que vient cet arbre tout triste. »

« Ne dis pas ça, » répondit-elle en fronçant les sourcils, « il est magnifique cet arbre ! Peut-être un peu spécial cette pluie de sang mais avec la lumière, on dirait des grenats. Puis ça découragera les personnes indiscrètes d'approcher notre chambre ! »

Je la regardai, incrédule mais aussi envieuse de sa confiance en elle. « Tes parents sont encore ensemble ? » me demanda-t-elle soudain. « Oui, ça fait vingt-cinq ans. Et toi ? » « Oui. » Elle sembla pensive. « Comme quoi, les gens sont très critiques des unions mixtes mais de tous mes amis dont les parents sont de la même espèce, il n'y en a que très peu qui sont encore ensemble. Les mariages arrangés ne fonctionnent jamais. Prendre le risque de se marier en dehors des conventions, c'est un véritable gage d'amour. »

Je la regardai un moment, silencieuse. Elle reprit, « Même si les Dhampirs ne sont pas appréciés à la fois des vampires et des humains, je suis heureuse d'être la fille de ma mère. C'est une femme incroyable. C'est de son amour dont je tire ma force. »

Je ne pus m'empêcher de sentir un petit pincement au cœur. J'en avais toujours voulu à ma mère au fond de moi d'être la cause de cette aura qui m'empêchait de vivre une vie normale. Mais cette discussion avec Isidore me fit réaliser une chose ; je ne maîtrise peut-être pas l'image que je renvoie mais je suis maîtresse de ce que j'en fais.

Et je compte bien remercier mes parents et tout ce qu'ils ont fait pour moi en tirant le meilleur de cette expérience à l'Académie.

« Bon, on va poser nos affaires ? » dit Isidore un grand sourire aux lèvres. « Après toi. »

Je lui souris en retour tout en baissant la poignée d'écorce de notre porte.

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Chapitre 4 : Féérique, Merveilleux, Mignon