Chapitre 4 : Féérique, Merveilleux, Mignon
Je racontai ma traversée à Léandre alors que nous marchions dans le domaine du château. Il m’écoutait avec attention et, j’eus l’impression, un peu de jalousie.
« Tu as eu une chance incroyable. Je n’ai vu qu’un paysage semblable à celui que j’ai vu toute mon enfance sur la côte ; du sable, de l’eau, un soleil de plomb… Bon, aussi une immense flopée d'oiseaux virevoltant au-dessus de moi. C’était impressionnant mais sûrement pas autant que ce que tu m’as décrit ».
Je souris et lui répondis « j'aurais aussi aimé voir ce que tu as vu. On veut toujours ce que l'on n'a pas ! » Léandre rit en haussant les épaules, « allez, continuons ! » reprit-il en marchant. Ce côté du pont n'avait rien à voir avec la rive opposée. Illuminée par le même soleil, la végétation était bien plus dense et contrastait foncièrement avec la simplicité des plaines auxquelles elle faisait face.
« Les terres qui entourent l'Académie n'appartiennent à personne, tel que décrété par le Traité des Sept Fleurs. » commença Léandre. « Chaque espèce peut s'y aventurer et y transiter mais aucune ne peut s'y établir. »
« C'est pour ça que tu ne t'es pas attardé devant le portail ? » demandai-je. Léandre se retourna brusquement, inquiet « Je suis désolé ! Je t'ai pressée ? Je voulais expliquer les choses dans l'ordre pour que ce soit le plus compréhensible possible…»
« Tout va bien » le coupai-je en riant, « je ne me suis pas sentie pressée du tout, j'ai simplement compris qu'il ne fallait pas traîner…»
« Tant mieux… le sol le sent si la personne qui le foule stagne trop longtemps. Il est nécessaire de toujours être en mouvement ! »
Nous reprîmes notre route vers l'Académie et empruntâmes un chemin de vieux pavés bordé d'arbres feuillus et de buissons fleuris et foisonnants. Telle une arche continue, l'entièreté de la voie était ombragée par des branches aux courbes gracieuses. Leurs feuilles, animées par la brise, laissaient passer de timides rayons de soleil irréguliers. Je levai la tête pour mieux observer ce spectacle féérique ; elles semblaient briller grâce au contre-jour qui fluctuait au gré du souffle du vent.
Des petits bancs en bois sculptés, couverts de mousse pour la plupart, siégeaient paisiblement de part et d'autre du chemin au fur et à mesure que nous avancions. Des oiseaux babillaient au loin et tout près. Les sons de la forêt environnante de concert avec leurs chants, accompagnaient le rythme sourd et régulier de nos pas tandis que nous approchions de l'entrée de l'Académie.
Sans prévenir, une forme blanchâtre traversa la route et nous stoppa net dans notre marche. Elle disparut aussi vite qu'elle fut apparue et se cacha dans la végétation dense des buissons. Rapidement après, un petit museau rose et blanc se fraya prudemment un chemin parmi les feuilles jusqu'à laisser entrevoir la tête d'un petit lapin aux oreilles tombantes.
« Mignon, hein ? Si tu t'aventures plus loin dans la forêt, tu verras beaucoup d'animaux et autres créatures. La majorité est inoffensive ne t'en fais pas. » Alors que Léandre continuait à me parler de la forêt et de toutes les variétés de plantes que je pouvais y trouver, je m'accroupis, la main tendue vers le lapin qui s'avançait lentement vers moi.
Du bout des doigts, je fis apparaître une petite carotte grâce à un sort simple que m'avait appris ma mère, que nous utilisions souvent dans notre basse-cour. Ses petites narines la reniflèrent avec curiosité un moment puis il se décida à en croquer le bout.
Je l'observai mâcher fougueusement quand soudain, ses poils s'hérissèrent et ses yeux se révulsèrent. Je relevai immédiatement de quelques centimètres mes genoux qui étaient jusque lors posés au sol, posai la carotte et avançai mes mains vers le lapin d'un geste désespéré. « Léandre ! » criai-je dans un moment de panique. Ce dernier m'attrapa par les épaules et me tira vers l'arrière tandis que j'observai avec effroi le lapin qui était resté figé dans la même position.
« Tout va bien. » me répondit-il, « Il s'adapte à ce que tu lui as donné, il n'a sûrement jamais mangé de carottes, ça ne court pas les arbustes dans cette forêt… c'est un Phagon, un animal qui, selon ce qu'il mange, exhibe des propriétés magiques spécifiques. »
« Mais… » commençai-je, « un lapin, ça mange des carottes. » Léandre rit, « Ça mange des carottes dans les fermes qui en cultivent et les foyers qui en achètent. » La robe du lapin commença progressivement à revêtir une couleur dans un camaïeu orangé et ses extrémités se teintèrent de vert. De son petit corps s'échappa un halo d'une teinte similaire.
Apaisé, il ferma les yeux et les rouvrit délicatement, exhibant deux iris dont émanaient une lueur solaire majestueuse, complétant ainsi sa métamorphose. Je m'abaissai à nouveau, encore tremblante d'inquiétude, cette fois-ci accompagnée de Léandre qui m'observa sans dire un mot.
J'avançai ma main vers lui et il approcha sa truffe de mon index. Je sentis son humidité tout au bout de mon doigt, suivie d'une douceur exceptionnelle ; le lapin se frotta doucement la tête comme pour me rassurer, me dire que tout allait bien. Je l'observai faire et lorsqu'il leva la tête et que ses yeux rencontrèrent les miens, je fus prise d'une sensation de chaleur immense en pleine poitrine.
Le lapin se dégagea de mon étreinte et disparut une dernière fois dans les buissons environnants.
« C'est merveilleux » murmurai-je.
Léandre se releva. « Ce n'est que le début. Allez, dépêchons-nous, nous allons être en retard pour la cérémonie de rentrée des classes ! » ajouta-t-il avant de me tendre sa main. Je la lui pris, la sensation de chaleur toujours présente dans mon torse et nous continuâmes notre chemin.
Nous vîmes toutes sortes d'animaux ; biches, faons, grenouilles et sangliers coexistaient en toute harmonie dans cette forêt que nous longeâmes quelques temps encore avant d'arriver devant le portail d'entrée de l'Académie en fer forgé.
Semblable à celui de l'entrée du Pont du Souvenir, je retrouvai les écussons familiers arborant le heaume et le chèvrefeuille, emblèmes du lieu. Nous traversâmes un long cloître pavé couvert d'une végétation sauvage et luxuriante en direction d'une immense porte d'entrée.
En bois sculpté, on pouvait y retrouver de nouveau les armoiries de l'école mais ces dernières étaient entourées de motifs organiques, imitant presque la flore environnante ; les branches entremêlées des glycines et des hortensias qui envahissaient les arcs brisés des galeries du cloître ou encore les rameaux de lierre en forme d'étoile qui tapissaient la façade du château.
De nombreuses personnes discutaient devant les immenses portes d'entrée. Je vis des individus semblant provenir de tous horizons ; d'autres fées et sorcières, de nombreux vampires un peu plus isolés à l'ombre de l'immense chêne qui trônait au centre de la cour, ainsi que d'autres créatures dont je ne parvenais pas à déterminer l'origine.
Malgré moi, mon cœur se mit à battre de plus en plus frénétiquement à mesure que j'avançais. L'anxiété me prit à la gorge et je m'arrêtai un instant, lâchai la main de Léandre pour poser la mienne sur ma poitrine. Stoppé dans son élan, il se retourna et me prit doucement par les épaules. « Je sais que tu n'as pas l'habitude de voir tant de personnes, tant d'inconnus. Mais fais-moi confiance, tout ira bien, je suis là. »
Mon aura. J'avais l'impression de sentir une foule de regards insistants sur moi, d'entendre les questionnements qui traversaient chaque esprit à la vue de mon apparence lugubre malgré mes ailes qui pourtant, marquaient de premier abord une certaine appartenance à la communauté des fées.
Je déglutis quand soudain, j'entendis une voix prononcer mon nom derrière moi.
« Scarlett ? Scarlett Pivonir ? »
Je me retournai, toujours en proie à une angoisse dévorante quand la vue de cette nouvelle personne qui me faisait face me coupa le souffle.
« C'est bien toi ? Tu figures sur mon affectation de chambre au dortoir. Je crois qu'on va partager une chambre ensemble. Je m'appelle Isidore, enchantée de faire ta connaissance ! »