Chapitre 3 : Aura, Crépuscule, Onirique 

En franchissant l’entrée du Pont, je ne sentis rien. Léandre frissonna à côté de moi puis me fit un sourire rassurant. Je ne savais pas comment il s’y était pris pour ne pas se téléporter mais j’étais extrêmement rassurée qu’il m’accompagne.

« Tu risques de sentir et de voir des choses là où je te semblerai totalement indifférent. Le Pont réagit différemment selon les personnes qui le traversent. Ta perspective des événements et la mienne n’auront rien à voir. J’ai hâte que tu me racontes ce que tu auras vu en arrivant ! »

Je déglutis difficilement. Habituée à mon confort routinier à la maison, je n’avais vécu que trop peu d’expériences dans le monde extérieur. J’étais certes accompagnée par Léandre mais je ne me sentais pas moins seule, sans ma famille. Nous continuâmes notre chemin lorsque le soleil qui jusqu’ici, brillait inlassablement haut dans le ciel, plongea soudainement tout à l’Ouest. Je m’arrêtai net. Cela n’avait duré qu’une seconde et il avait ralenti sa course juste avant que son dernier quart ne franchisse l’horizon.

Léandre, qui avait continué à avancer, se retourna et fronça les sourcils en voyant la peur déformer mon visage. « Scarlett, » je tournai la tête vers mon ami « n’oublie pas que ce que tu vois ne correspond pas à la réalité. Tu traverses un pont sans obstacles. Si tu vois des choses effrayantes, rappelle toi qu’elles ne peuvent pas te toucher. » Je repris mon souffle et continuai. Le soleil s’était désormais entièrement couché et un crépuscule anticipé s’installa. Léandre me regarda une dernière fois avant de reprendre sa marche.

La température avait elle aussi baissé. Le Pont, qui était d’une couleur grisâtre similaire à la pierre des montagnes environnantes et du château, avait commencé à revêtir une lueur phosphorescente. Tel un spectacle luminescent, il s’illumina alors que le jour laissait lentement place à la nuit. Des flammes aux couleurs violacées apparurent et lévitèrent au sommet des pilliers qui longeaient le garde-corps des deux côtés du tablier. Le ciel se couvrit de nuages aux reflets irisés et de la brume d’une teneur semblable, apparût dans le ravin, opacifiant la vue. La lumière du soleil n’était plus qu’une faible lueur, la scène était majoritairement illuminée par le pont, telle une immense chandelle dans l’obscurité.

Lentement, la brume se mit à briller. Ce n’était pas uniforme mais plutôt progressif, zone par zone, particule par particule. Les couleurs variaient du bleu foncé au violet traversées de filets argentés et irisés. Cette vue opalescente fut complétée par une pluie animée par les mêmes reflets. Au loin, le chant de quelques rossignols se fit entendre. Lorsqu’ils apparurent dans mon champs de vision, ils étaient eux-mêmes composés de matière lumineuse ; comme une étoile filante, ils laissaient derrière eux une poussière céleste. Emerveillée, je m’arrêtai un instant pour contempler ce spectacle onirique. Je ne savais pas comment l’expliquer mais ce qui se déroulait sous mes yeux m’emplissait d’un sentiment de familiarité déroutant. Comme si j’avais déjà assisté à un tel spectacle.

Mon Aura. Cela me rappelait mon Aura.

Alors que je continuai d’avancer dans la brume, les oiseaux virevoltant et chantant autour de moi, m’enveloppant dans leur ensemble mélodieux, je fus aveuglée à nouveau par une lumière beaucoup trop forte pour qu’elle ait sa place dans l’harmonie de ma traversée.

« Alors? »

Les yeux fermés pour se remettre de l’agression visuelle que je venais de subir, j’entendis la voix de Léandre tout proche de mon oreille. Je sentis toute l’euphorie de ce moment suspendu me quitter. Mes yeux se réhabituèrent vite et je regardai autour de moi.

J’étais de l’autre côté du pont. Le soleil était de nouveau haut dans le ciel tacheté de quelques nuages, la végétation luxuriante se mouvait au gré du vent comme quelques minutes auparavant. Je me retournai, le pont était comme avant ma traversée ; vide, les feu follets absents de ses rambardes, les oiseaux évaporés, tout comme la brume environnante.

« Tu m’apprendras à le traverser sans avoir à me téléporter? » demandai-je à Léandre.

« Bien-sûr. » répondit-il en riant. « Mais je ne pense pas que cela servira à grand chose. Tu ne verras plus jamais ce que tu as vu aujourd’hui. Si tu choisis de le franchir sans utiliser les portails, ce sera une traversée d’une banalité sans nom. » Un sentiment d’anxiété me pris à la gorge.

« Tu n’as rien vu en le traversant à l’instant ? » lui répondis-je frénétiquement.

« Non. » me confirma-t-il d’un air désolé. « Par contre ton expression était un sacré spectacle ! Tu me racontes un peu ? »

J’encaissai la nouvelle et repris ma marche vers le château. Léandre m’emboita le pas et je commençai mon récit, encore frais dans mon esprit. Il me fallait l’écrire même si je savais qu’il me serait impossible de l’oublier un jour.

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