Chapitre 2 : Heaume, Chèvrefeuille, Tapisserie
Je n’avais que trop rarement eu l’opportunité de voyager à l’aide de portails, mes parents insistaient pour que l’on ne se repose pas trop sur nos facultés magiques pour effectuer des tâches qu’ils jugeaient basiques. Pourquoi se téléporter en quelques secondes alors que l’on pourrait profiter des magnifiques vues de notre contrée en nous déplaçant en voiture ? Lorsque je rappelais à mon père que les roues des voitures d’aujourd’hui ne fonctionnaient qu’à l’aide de sorts brevetés par la famille de ma mère, sa réponse était toujours la même « Dans le cas où tu l’aurais oublié, ta mère n’a pas d’ailes. C’est donc soit la voiture - que même un Gobelin peut se procurer - soit nous voyageons à pied pour profiter des paysages tous ensemble sans avoir à partager une rame entière avec des inconnus dans un train ». Le train était évidemment inenvisageable étant donné ma situation.
Les seules fois pour lesquelles nous avons été forcés de voyager par portails furent pour des événements dont l’urgence primait sur la beauté des paysages que nous devions traverser. Des funérailles pour la plupart. C’est donc avec une excitation semblable à celle d’une première expérience que je franchis celui-ci, en sachant que ce qui m’attendait à l’arrivée n’était en rien tragique et désolant.
Je sentis la matière éthérée du portail m’envelopper brièvement, son toucher de velours voyageant progressivement sur ma peau depuis le bout de mon nez, atteignant lentement le sommet de mon crâne. Comme une caresse sur mon cuir chevelu, il continua sa course pour la finir au niveau de mon talon gauche exposé dans ma sandale, dernière partie de mon corps à franchir le portail. Léandre m’avait prévenue que l’arrivée serait éblouissante - littéralement, puisque ma vue mit quelques secondes à se remettre du voyage.
Ce fut une fois de plus à travers mes sensations corporelles que j’appréhendai pour la première fois cette destination inconnue. Alors que mes yeux se firent progressivement à ce nouveau lieu, je sentis une brise fraîche traverser mes joues là où la chaleur d’un soleil souverain les avait réchauffées quelques secondes avant. Dans le flou, je vis se dessiner au loin des formes irrégulières. Les vagues arborées d’une forêt se fondaient parmi les courbes saillantes d’un massif rocheux qui prenait lentement forme, animées par le jeu subtil des ombres et des lumières que généraient les nuages dans leur trajectoire aléatoire. Tels des coups de pinceaux guidés au gré du vent, le paysage prenait vie sous mes yeux ébahis.
Au cœur des montagnes au loin, s’élevait un immense château aux tours innombrables et aux formes organiques, dépourvues de toute symétrie. Le caractère aléatoire du bâtiment, dont les matériaux telluriques semblaient provenir des reliefs avoisinants, lui permettait de se fondre dans son environnement. Sa toiture verdâtre par endroits du fait de la croissance incontrôlée de mousse sauvage qui la tapissait, semblait vouloir reproduire la forêt dont le château avait pris la place, comme si sa construction avait été réalisée dans le but de respecter ce qui fut plutôt que d’en faire fi.
« Tu en penses quoi? »
Je sursautai et me tournai vers Léandre qui m’observait - sûrement depuis un moment - un grand sourire aux lèvres. « C’est magnifique, » commençai-je, « encore plus beau que dans mes rêves ! »
« Pourtant je t’ai déjà montré plein de photos de l’Académie! » me répondit-il d’un ton moqueur.
« Tu sais très bien qu’aucune photographie ne peut faire justice à ce qui se tient devant nous ».
« C’est vrai, » admit-il, « on y va ? On doit d’abord traverser le Pont du Souvenir et pour ta première fois, tu seras obligée de le franchir dans son intégralité. Ça va prendre au moins quinze minutes. » Je le regardai, incrédule. Il me fit un geste de la tête vers ma droite et je suivis son regard. Trop obnubilée par la vue extraordinaire qui me faisait face à mon arrivée, je n’avais absolument pas pris conscience de ce qui se tenait juste à côté de moi ; un immense pont droit qui faisait la jonction entre deux falaises à la hauteur vertigineuse. Je fis un pas en arrière de surprise et Léandre posa sa main derrière mon dos.
« Lorsque l’on arrive par ce portail, on a tendance à ne pas remarquer qu’il y a un ravin entre la plaine où il se trouve et l’Académie tant il est loin du cap… puis les rochers se fondent dans le paysage, c’est un peu le concept de cet endroit. Ne t’en fais pas, tout va bien. » Je repris mon souffle et me ressaisis.
« Pourquoi suis-je obligée de le traverser ? » demandai-je finalement. Léandre haussa les épaules.
« C’est un test je crois. Il me semble que les fondateurs de l’école ont voulu que ses élèves se souviennent pour toujours de leur première fois à l’Académie. Une fois que tu l’as traversé, lorsque tu devras le faire à nouveau, les piliers qui flanquent les entrées de chaque côté agiront comme le portail que tu viens d'emprunter si tu le souhaites. Mais tu dois passer par cette étape décisive pour ta première traversée. Je serai avec toi, ne t’en fais pas. »
J’observai les piliers en question. Hauts d’une vingtaine de mètres environ, ils se rejoignaient par une arche au milieu de laquelle trônait un blason argenté. En son sein se dessinait un heaume surmonté d’une fleur de Chèvrefeuille. L’emblème de l’Académie des Sciences Occultes Caelestis, mon nouveau foyer.