Chapitre 7 : Famille, musique, fleurs

Isidore et Mavi m'avaient présentée au reste du groupe qui me semblait parfaitement à leur image ; j'appris que Mavi était une iye capable de manier le feu. Mes deux camarades me présentèrent par la suite à Nahyla, descendante d'une lignée de nobles marid, à Elessa une jengu, à Soo, une gumiho, une renarde à neuf queues et enfin, à Anwen et Mabyn, deux adelphes pixies aux styles profondément différents.

Tous m'avaient accueillie à bras ouverts et nous avions profité du quart d'heure restant avant le début de la cérémonie pour leur raconter les événements passés.

« Je me demande tous les jours pourquoi ils le laissent se réinscrire chaque année malgré le nombre de plaintes qu'il y a contre lui. » lança Elessa en faisant tourner l'une de ses nombreuses infimes tresses d'une rotation élégante de son index. Sa moue était un mélange de dégoût envers Léandre et ses amis et de compassion envers nous. « Je me pose la même question tous les ans. » répondit Mavi qui était assise sur un banc à côté d'Isidore. Elle laissa échapper un soupir et se blottit contre Isidore qui avait encore les sourcils froncés.

J'observai la scène silencieusement. Je sentais le regard persistant de Léandre sur moi depuis son groupe qui, au rythme d'éclats de rire qui se voulaient tout sauf discrets, se tournait régulièrement en notre direction. Une voix angélique, presque scintillante me sortit de ma torpeur. « Et toi, Scarlett, qu'es-tu exactement ? »

Je tournai la tête pour faire face à Nahyla qui souriait légèrement et affichait un air espiègle mais étrangement bienveillant. La tête inclinée sur la droite, la gravité faisait s'écouler ses longs cheveux châtains, dorés et bouclés de l'arrière de son épaule pour couvrir son buste. Au loin, le soleil se couchait, dessinant une auréole autour d'elle. J'eus l'impression qu'elle brillait.

« Je suis à moitié fée et à moitié sorcière. » répondis-je, subjuguée par la beauté éthérée de cette personne.

« C'est original. » me dit-elle. « Tu as une aura magnifique. J'imagine qu'elle te vient de ta mère ? »

« Oui, c'est une sorcière néoménique. Il y en a peu aujourd'hui et je ne connais pas d'autres personnes nées d'un métissage comme le mien ! À part ma sœur et mon frère, bien sûr… »

Isidore qui écoutait silencieusement notre conversation en caressant les cheveux de Mavi, s'ajouta à la conversation. « Tu as des frères et sœurs ? Est-ce qu'ils sont comme toi ? » Mavi se redressa brusquement et fit les gros yeux à Isidore. « Désolée, Scarlett. Je voulais parler… de ton aura. J'ai été maladroite. »

« Pas du tout ! » répondis-je en riant. « Ils ont tous les deux une aura très différente de la mienne. Ma sœur a une aura dans les tons orange et mon frère, plutôt jaune. Ils sont très similaires car ils sont jumeaux. »

« Ah oui ? » reprit Nahyla. « Je me demande si les auras d'Anwen et Mabyn auraient été similaires s'ils avaient été des fées. » Je la regardai interloquée et elle les désigna d'un mouvement de la tête. Absorbés par une conversation vraisemblablement animée avec Elessa et Soo qui portait sur notre précédente altercation avec les amis de Léandre, ils ne nous prêtaient aucunement attention.

« Ils sont jumeaux. On ne dirait pas comme ça, mais c'est le cas. » ajouta Mavi qui s'était blottie à nouveau contre Isidore entre-temps. Effectivement, c'était surprenant.

Anwen était grande, massive, majestueuse. Elle avait la peau d'une pâleur extrême, semblable à de la porcelaine. Elle portait une chemise assez ample et rentrée dans sa longue jupe-culotte noire qui marquait sa taille. Ses cheveux étaient lisses et coupés droit au niveau du bas de son dos. D'un noir de jais, ils brillaient eux aussi avec le soleil couchant et faisaient écho à ses iris dont on ne distinguait pas la pupille.

De son côté, Mabyn était plus petit. Il avait également les cheveux et les yeux noirs mais c'étaient bien ses seules caractéristiques en commun avec sa sœur. Sa peau était plus hâlée et sa coupe était très courte. Il portait de nombreux piercings tout le long de ses oreilles pointues et avait une petite cicatrice au niveau de son arcade sourcilière droite.

« Je pense que leur aura aurait été très différente. » conclus-je. Un petit rire commun traversa l'assemblée mais fut interrompu par le son de la cloche du bâtiment principal.

« Allez, » commença Isidore en se relevant, « il est temps de mourir d'ennui pendant une heure et demie puis de se péter le bide avec le buffet qui suit ! »

_______________________________________________________________

Nous entrâmes dans un immense amphithéâtre taillé dans la roche grise de la montagne. Quasiment aucun mobilier ne provenait de l'extérieur de cette salle, la scène principale accueillait un podium et des sièges qui étaient modelés depuis le sol. Les rangs étaient organisés en bancs simples qui, eux aussi, émergeaient du sol.

Tous étaient différents ; leur aspect n'était en rien semblable à la rigidité attendue de la pierre ni même à l'aspect lustré d'une sculpture. C'était comme si elle s'était ramollie momentanément pour former l'agencement actuel de la salle mais qu'elle n'était pas figée ainsi. Dans sa rigidité actuelle, elle restait malléable, à la volonté de ceux qui la contrôlaient.

Des fenêtres en claire-voie laissaient passer un tout petit peu de lumière. Le lieu était éclairé par de nombreux chandeliers muraux dont la flamme, bien trop régulière pour être naturelle, diffusait une couleur verdâtre le long des parois scintillantes d'humidité.

« Il fait froid. » murmura Mavi à côté de moi. « N'y aurait-il pas moyen de matérialiser une cheminée ? Chaque année, on se plaint. » Isidore, vraisemblablement immunisée contre la fraîcheur des lieux, lui frotta les bras vigoureusement pour la réchauffer.

Nous prîmes place dans l'amphithéâtre, ni trop près de la scène, ni trop loin. J'avais perdu de vue Léandre. Je pensais pourtant vivre cette étape de ma vie avec lui ; je m'étais tant de fois imaginé ce à quoi cela pourrait ressembler depuis ses récits lorsqu'il revenait pour les vacances. Il m'avait promis de passer ce moment avec moi. Rétrospectivement, je ne savais pas comment cela aurait pu être possible compte tenu de son groupe d'amis.

Une fois la totalité des élèves installée, de nouvelles personnes firent leur entrée depuis les côtés de la scène et s'installèrent sur les sièges de pierre. Une femme s'approcha du podium et posa élégamment son sac sur le sol, à côté d'elle.

« Madame Liu, » commença Isidore, « elle est incroyable. J'ai beaucoup de chance que ce soit ma professeure référente. C'est une yaoguai. »

« Plus spécifiquement, une renarde à neuf queues, comme moi ! » ajouta Soo avec un grand sourire. « C'est sa troisième année en tant que directrice et elle a beaucoup fait pour l'Académie. Elle est très progressiste dans ses idées. »

Défaite de ses affaires, Madame Liu leva la tête et sourit à l'assemblée. Elle avait des cheveux châtains qui lui arrivaient au niveau des joues et portait un qipao large et court aux manches longues et très évasées. La soie bleu marine et les fleurs brodées au fil d'argent de son vêtement brillaient à la lumière des flammes irrégulières. Sa jupe assortie était également assez large et asymétrique. Des manches indigo plus ajustées en dessous de sa blouse se terminaient en pointe et, très sûrement par magie, elles reposaient sur le dos de ses mains sans bouger, malgré ses mouvements. Ses escarpins étaient d'un bleu nuit profond ; du milieu de l'amphithéâtre, j'avais l'impression d'y déceler une constellation. Elle était maquillée d'un rouge à lèvres almandin et brillant. Ses yeux étaient dessinés par un long trait de khôl.

« Chers élèves, bienvenue. Je m'appelle Jade Yu Liu et je suis la directrice de cette Académie. » Sa voix flûtée était d'une douceur sans égale dont s'échappaient à la fois chaleur, bienveillance et assertivité. « Je suis heureuse de vous accueillir dans notre établissement. Je revois des têtes familières et je me réjouis d'en rencontrer de nouvelles.

« Comme chaque année, nous allons procéder à la distribution des fleurs afin que chacun des nouveaux arrivants puisse se familiariser avec son koidion. Avant cela, nous allons parler des formalités administratives et pédagogiques qui vous concernent puis nous aborderons le règlement intérieur de l'Académie. » Un soupir collectif se fit entendre parmi les élèves. « Enfin, nous pourrons quitter l'amphithéâtre pour profiter du buffet de rentrée et laisser les nouveaux élèves choisir leurs fleurs dans le hall d'entrée de l'Académie. »

Une succession de personnels de l'administration et de professeurs nous présentèrent le planning sur l'année entière ; les activités sportives, culturelles, les dates des examens… Les responsables de chaque dortoir passèrent également en revue les règles et les événements propres à leurs bâtiments ainsi que ceux qui étaient communs avec l'ensemble des pensionnaires.

Une fois la cérémonie terminée, nous fûmes accueillis dans le hall par une formation musicale composée majoritairement d'instruments à cordes frottées diffusant une musique enjouée. Des tables ornées de corbeilles de fruits, de plateaux de hors-d'œuvre, de petits fours et de desserts avaient été installées alors que nous étions dans l'amphithéâtre.

Une immense fontaine trônait sur l'une des tables et était entourée de centaines de flûtes en verre. « C'est une fontaine de nectar de mirabelles. » me chuchota Isidore à l'oreille. Elle regarda Mavi avec un air moqueur et continua. « C'est une boisson festive inoffensive ! Sauf pour tes intestins si tu en abuses… » Mavi lui donna un petit coup de coude puis éclata de rire.

Une autre table proposait d'autres types de boissons dans des carafes en verre, toutes différentes les unes des autres. Une autre encore proposait de la vaisselle pour que tout le monde puisse se servir. Enfin, une dernière table se démarquait.

Six vases remplis de fleurs de variétés différentes faisaient face au buffet. Les fleurs ne semblaient dégager aucune odeur et malgré la diversité d'espèces proposée, toutes étaient d'un blanc immaculé. Pas une seule couleur, pas même sur leurs tiges.

Nahyla passa son bras autour du mien. « C'est en la choisissant qu'elle revêtira ses plus belles couleurs. » me dit-elle. « Grâce à cette fleur, tu rencontreras ton koidion. C'est chouette, non ? Prends ton temps avant de la choisir, c'est un moment très fort et important. »

J'acquiesçai en observant la table. Comment allais-je choisir parmi toutes ces fleurs ?

Suivant
Suivant

Chapitre 6 : Jardin, Horizon, Passionnée